Pour Laurent Davezies, il faut porter l'effort sur les territoires du nord-est

Publié le par Observatoire Rémois du Bassin Parisien

Dans son dernier ouvrage, "La crise qui vient", publié en novembre 2012, Laurent Davezies, professeur au Cnam et à Science-Po, spécialiste des questions d'économie régionale et urbaine, livre un état des lieux de la crise en France, et de l'avancée de cette nouvelle "fracture territoriale". Il revient, avec Localtis, sur l'évolution de ces territoires fragiles et sur l'impact attendu de l'acte III de la décentralisation. Il tente aussi de donner des pistes pour sauver les territoires les plus mal en point, situés principalement au nord-est de la France.

 

Localtis : Quel est votre diagnostic sur les territoires français, après le passage de la crise économique de 2008 ?

 

Laurent Davezies : Les différents territoires de la France ne connaissent pas les mêmes évolutions. Certains sont marchands et dynamiques. Ils représentent 36% de la population. Ils sont surtout situés dans les grandes villes. D'autres, situés à l'ouest d'une ligne Cherbourg-Nice, qui représentent 44% de la population, ne sont ni marchands ni dynamiques, mais ils se débrouillent grâce à une combinaison de tourisme, de retraites et de salaires publics. Avec la crise, ces territoires vont moins bien fonctionner, mais ils s'en tireront quand même plutôt bien, passant juste derrière les métropoles. Ensuite, il y a 20% de la population qui vit dans des territoires en difficulté. Il s'agit principalement des territoires du nord-est* qui souffrent fortement du déclin industriel. Contrairement aux autres, ces territoires ne disposent pas du tourisme ou des retraites pour s'en sortir. Ce sont sur ces territoires que l'effort devrait être porté, car si la dépense publique baisse, cela risque d'être très dur pour eux.

 

L'acte III de la décentralisation en préparation peut-il donner un nouveau souffle à ces territoires ?

 

Le problème c'est que l'on est dans un bricolage sans doctrine philosophique. Nous ne disposons pas vraiment de données précises sur l'efficacité de la décentralisation. Sait-on si ce système est plutôt favorable à l'efficacité ou s'il n'a qu'un effet d'entropie ? On sait que certaines actions, comme la gestion des aides sociales, sont mieux gérées par les départements que par l'Etat, mais pour d'autres domaines, c'est plus discutable, car on ne fait pas d'économie d'échelle… Sur ces points, on a très peu de données, et finalement c'est surtout un débat entre porteurs d'intérêt.

 

Qu'en est-il des choix opérés par la future loi de décentralisation, concernant le transfert de compétences aux régions et aux métropoles notamment ?

 

Donner plus de compétences aux régions, c'est intéressant, mais en termes de budget, c'est "épsilonesque" ! Au total, nous disposons de 200 milliards d'euros de dépenses publiques. Or les régions et départements ne représentent que 25 milliards d'euros… En revanche, l'idée de créer de grandes métropoles va dans le bon sens. Les métropoles, c'est l'avenir. Elles représentent l'essentiel des enjeux économiques et de compétitivité de notre pays. Mais des dents vont grincer du côté des territoires qui ne font pas partie de ces métropoles. Certains risquent d'être laissés au bord de la route. Cela va être compliqué à gérer politiquement. Et il ne faudrait pas que les compensations accordées aux territoires qui ne sont pas dans les métropoles soient plus importantes que les dépenses faites pour les métropoles, sinon on risque d'ouvrir une boîte de Pandore !

 

Quels seraient alors les leviers d'action nécessaires ?

 

Le problème c'est qu'il y a d'un côté des politiques "explicites", comme celles développées par le ministère de l'Egalité des territoires ou par le ministère de la Ville. Elles sont intéressantes mais elles représentent peu de budget (maximum 1% de la dépense publique). Elles n'auront donc pas tant d'impact que cela sur les territoires. De l'autre côté, en revanche, il y a les politiques "implicites", qui correspondent à tous les mécanismes publics mis en place au fil des années, qui sont récurrents et mécaniques. Ces politiques ont quant à elles des effets puissants sur les territoires (assurance chômage, retraites, logement…). Mais comme on ne les pilote pas directement, on finit par ne plus les voir. Ainsi par exemple, on ne prend jamais en compte la part que représente la dépense publique dans la dynamique économique des territoires... Et pourtant, cela a un effet direct sur l'évolution des territoires : certains ne sont plus dynamiques économiquement mais parviennent à s'en sortir grâce à la dépense publique…
 

Au-delà de ce problème, il serait intéressant d'étudier les trajectoires des individus qui sont dans les territoires en difficulté et que l'on essaie d'orienter vers une reconversion.

 

Finalement, il est moins intéressant de savoir si le territoire va bien que de savoir ce que sont devenues les personnes qui y habitent et/ou y travaillent. Quel type de reconversion ont-elles suivi, est-ce que cela a fonctionné, pourquoi, comment ?

 

Propos recueillis par Emilie Zapalski

 

* Dans son ouvrage, Laurent Davezies précise que les six régions françaises les plus affectées assument 30% des pertes d'emplois, alors qu'elles ne représentent que 15% de la population. Ce sont - à l'exception du Limousin - les régions les plus industrielles : Haute-Normandie, Franche-Comté, Lorraine, Picardie, Champagne-Ardenne.

 

http://www.localtis.info/cs/ContentServer?pagename=Localtis/LOCActu/ArticleActualite&jid=1250264772498&cid=1250264759426

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