SDRIF : la lettre d’Alain Lipietz au Président de la commission d’enquête

Publié le par Observatoire Rémois du Bassin Parisien

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Voici le texte remarquable qu’Alain Lipietz a remis au président de la commission d’enquête pour la révision du SDRIF (Schéma Directeur de la Région Ile-de-France). L’enquête publique dure jusqu’au 14 mai.

Pierre Mathon

« Monsieur le Président,

Je vous écris en mes qualités d’ancien Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, ancien directeur de recherche au CNRS et ancien élu régional en 1992 (puis député européen de 1999 à 2009). À ces titres j’avais écrit un article sur la bataille du Sdrif de 1994 (Sdrif toujours vigueur, théoriquement !!), article qui a obtenu en son temps le prix du meilleur article de l’Association of European Schools of Planing (http://lipietz.net/?article573). Cet article s’insérait dans une réflexion plus vaste, conduite au niveau international et ayant abouti à deux épais recueils de textes de référence, Les Régions qui gagnent (PUF 1992) et La richesse des régions (PUF 2000).

Je vous écris également en tant que responsable du groupe Europe-Écologie Les Verts, à Villejuif.

Ma contribution à l’enquête publique comprendra donc un volet général et un volet local.

I. Sur ce projet de révision du Sdrif, en général.

Le projet de révision du Sdrif Ile de France 2030 est marqué par une immense contradiction entre les 3 fascicules généralistes, « Vision régionale », « Défis, projet spatial et objectifs »,

« Évaluation environnementale », et le fascicule « Orientations réglementaires », avec sa

«Carte de destination générale des différentes parties du territoire ». Du dernier fascicule,

« Propositions pour la mise en œuvre », je ne dirai rien, car le projet de loi Paris-Métropole le rend déjà caduc.

L’orientation générale du Sdrif, fondée sur « la proximité, la solidarité, l’attractivité et la soutenabilité écologique de la métropole francilienne » est excellente : qui aujourd’hui pourrait parler contre ? Il convient de louer ces fascicules qui vont loin dans le détail, avec compétence, et l’on attendait qu’ils se matérialisent dans un schéma excellent. Le problème est que la « carte des destinations générales » contredit largement ces fascicules.

S’il faut identifier des raisons à ce divorce, elles sont à chercher dans deux directions.

- Le constat que le schéma en vigueur a échoué. Le Sdrif 1994 réaffirmait les orientations des pères fondateurs de l’Aménagement du Territoire et du Schéma directeur initial : en finir avec les tendances lourdes, « Paris et le désert français », et progression tentaculaire de la métropole capitale. L’idée était de limiter la première par des « métropoles d’équilibre », et de structurer la seconde par des pôles infrarégionaux et des villes nouvelles séparées par des coulées vertes. Or ce n’est pas ce qui s’est passé. Même si l’on a assisté à un décollage de plusieurs métropoles accédant à la taille européenne, le dynamisme démographique de la France et l’absence de planification partenariale pour le développement des autres régions, en particulier des grandes villes à 200 km de Paris (la « couronne des cathédrales » esquissée en 1992-1994), ont conduit à une explosion de la mégapole francilienne en « super-nova », avec des phénomènes d’embouteillages, d’allongement désespérant des trajets domicile-travail, la formation de « zones de relégation » et une hausse des prix fonciers centraux, qui grèvent plus lourdement la compétitivité française que les coûts salariaux. Alors que, dès avant la crise, le dynamisme de l’emploi hors-Ile de-France s’est essoufflé puis effondré dans tout le reste du Grand Bassin Parisien, la crise du logement en Ile de France est telle que l’obligation d’y bâtir pour une population mal répartie sur le territoire national (et même sur le Grand Bassin Parisien) prime dorénavant sur l’ardente obligation de la répartir plus raisonnablement (comme en Allemagne par exemple, ou dans la vallée du Po). Par ailleurs, la croissance parisienne, loin de se densifier autour de quelques pôles dont les villes nouvelles, s’est largement faite par projection de nouvelles tentacules et en « bouchant les trous » agricoles entre les tentacules, aboutissant à d’immenses zones urbaines en continu et de plus en plus privées d’emploi (quand elles en avaient jamais eu), alors que l’extension des transports en commun à la banlieue prenait un retard considérable.

-La volonté, intervenue après le projet de révision de 2008, de trouver un compromis avec la loi Grand Paris de 2011, qui offrait aux élus de tous bords l’alléchante promesse d’un pharaonique réseau Grand Paris Express(GPE) en échange d’une extension indéfinie du (déjà trop) Grand Paris. Ce réseau comble d’une part un manque qu’il aurait fallu combler depuis belle lurette : une ligne circulaire de métro en proche banlieue, renforcée à travers les zones de relégation du nord et de l’est (lignes Rouge et Orange). Mais il vise aussi à urbaniser ce qui ne l’est pas encore, tel le plateau de Saclay (Ligne verte). La « fusion » du projet de Sdrif 2008 et du Grand Paris a été bouclée sans vraie nouvelle concertation en une douzaine de mois. Il faudrait dire bâclée, tant la seule donnée, discutable, du réseau GPE modifiait radicalement « l’urbanistiquement possible ». Il aurait été souhaitable, après le changement de majorité de 2012, de remettre à plat ensemble : et le tracé, et l’échéancier, et l’ambition du GPE, et le Sdrif qu’il était censé charpenter. Il n’en a rien été.

Veuillez d’ailleurs noter, Monsieur le Président, que la révision de l’échéancier du GPE par M. Le Premier ministre, après que le projet de Sdrif ait été arrêté et ici soumis à enquête publique, en dit long sur le caractère « contractuel » du Sdrif entre l’État et la Région !! En réalité, ce projet pharaonique ne sera jamais mené à bien dans sa totalité, et sera en permanence rogné et ré-échelonné au gré des contraintes budgétaires. En attendant, si l’on suit le projet du Sdrif, la mégapole francilienne se sera étendue en patatoïde (ou en méduse) en dehors de toute réalisation des infrastructures de transport en commun correspondantes. Loin de participer à l’effort national pour réduire d’un facteur 4 d’ici 2050 les émissions de gaz à effet de serre, l’Ile de France aura puissamment contribué au réchauffement climatique, et en sera la principale victime en France, l’effet de serre local de « l’îlot de chaleur urbain » venant s’ajouter à l’effet de serre global (4° de différence la nuit entre la forêt de Rambouillet et la zone centrale, lors des pics de canicule du passé récent).

Dans ces conditions, il était rigoureusement impossible d’assurer une cohérence entre les belles orientations des 3 fascicules normatifs et la déploiement de la « carte de destinations générales », la quelle est malheureusement, avec l’ensemble du fascicule 3, la seule opposable aux tiers. Car il faut bien loger une population que l’on a renoncé à mieux répartir sur le territoire national, il faut bien « justifier » par une urbanisation les gares du GPE n’existant que sur le papier. Pour éviter la croissance indéfinie de la mégapole, il faudrait relancer une vaste négociation sur l’aménagement du territoire national, reprenant par exemple le projet de 1992 (issu de trop brèves négociations entre l’Ile de France et les autres régions du Grand Bassin Parisien) d’une « couronne des cathédrales » à 200 km de Paris. Or rien de cela n’est prévu au Schéma directeur.

Mais il y a plus étonnant. Renonçant aussi à structurer l’Ile de France autour de pôles infrarégionaux, hiérarchisés et en nombre limité, mais clairement identifiés à partir des traces réelles de « bassin de vie » existants, le Sdrif renonce de fait au polycentrisme interne en saupoudrant la région d’une multitude de pôles (en fait : les stations de correspondance du GPE). Cela, au nom de la « ville des courtes distances »… alors que rien n’est fait pour obtenir que tout logement soit à portée de vélo d’un emploi (condition nécessaire mais non suffisante d’ailleurs) ! Significativement, le Sdrif ne distingue plus entre des pastilles « à densifier principalement en résidentiel » et celles « principalement en bâtiments d’activité ». Rien n’empêche donc de densifier en logements… des zones déjà excessivement résidentielles, éloignées de tout lieu de travail !
En tout état de cause, l’absence stupéfiante de coordination entre les urbanistes et élus ayant la responsabilité du Sdrif d’une part, et d’autre part les ingénieurs et hauts fonctionnaires ayant conçu le réseau de transport GPE censé le structurer, aboutit à une indétermination complète de ce que seront les flux domiciles-travail de l’avenir. Il est aussi impossible de prévoir, à partir de cette carte, où se localiseront les emplois et les habitats, que de programmer, selon quelque modèle gravitaire, quelles seront les capacités et les gabarits d’infrastructures nécessaires aux flux ainsi engendrés!

Dès lors, le « multicentrisme diffus » du projet risque de renforcer la tendance de la mégapole vers un amas urbain dont le centre est partout (c’est à dire en réalité à Paris, élargi à quelques pôles adjacents tels La Défense ou la Plaine Saint-Denis) et la circonférence nulle part (c’est à dire jusqu’en Basse Normandie, Picardie, Champagne, Yonne, Loiret…)

C’est sans doute pourquoi le projet proclame la densification comme impératif découlant de la sauvegarde des terres à l’extérieur d’une « frontière agricole ». Mais en fait (et nous arrivons ainsi au divorce entre les principes et la carte sensée les matérialiser), il ne réalise cette densification… qu’en urbanisant les espaces agricoles, ou du moins en pleine terre végétalisée (y compris les bois, parcs, jardins, etc), qu’avaient jusqu’ici sauvegardés, à l’intérieur même de l’ellipse métropolitaine, les Schémas successivement en vigueur. Or ces langues de terre végétalisées, s’intercalant sur les plateaux jusqu’à proximité de Paris entre les tentacules de la pieuvre francilienne, ne jouent pas qu’un rôle agricole (désormais réservé à l’au delà de cette« frontière agricole » sans cesse repoussée) : ils jouent un rôle fondamental dans la climatisation, la régulation des eaux pluviales, le filtrage des pollutions, l’agrément de lieux de détente ou simplement des paysages, la séparation entre grands axes de transport et habitations, etc. Il s’agit d’espaces aux dimensions les plus variées, comme le triangle de Gonesse, la Plaine de Montesson, le plateau de Saclay, ou beaucoup plus modestement le plateau de Longboyau dont je vous entretiens plus loin. Je proposerai d’ailleurs à son sujet (en II-c) un amendement de portée générale sur les espaces agricoles et sur les nuisances autoroutières.
De même, le mot « pavillonnaire » semble ignoré par les rédacteurs du Sdrif, alors que les jardins des zones pavillonnaires jouent pour la collectivité le même rôle que toute zone végétalisée en pleine terre (à l’exception des loisirs pour tous, et encore : c’est souvent le seul lieu de promenade « aérée » accessible à pieds pour les personnes âgées.)

Monsieur le Président, il est sans doute trop tard pour procéder à une révision d’ensemble et immédiate d’un Schéma promis sans doute à révision future devant le mal-être aggravé qu’il risque d’engendrer. Du moins, il est encore temps de sauver ce qui peut l’être, conformément à l’orientation promise, en supprimant de la carte les autorisations d’urbanisation ou de densification aussi inconsidérées qu’irréversibles. Ce que je vais vous proposer à présent, en m’en tenant au territoire que je connais bien, et qui est particulièrement emblématique de ce projet de densification par urbanisation des « dents creuses vertes ».

Suit l’examen du cas de Villejuif où vit et milite Alain Lipietz. »

Le texte intégral d’Alain Lipietz au président de la commission d’enquête : http://lipietz.net/spip.php?article2973

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