"Ayrault reprend en main le Grand Paris"

Publié le par Observatoire Rémois du Bassin Parisien

INTERVIEW - Le préfet de la Région Ile-de-France, Daniel Canepa, a été selon lui "brutalement" limogé cette semaine par le ministre de l’Intérieur Manuel Valls. Une mise à l’écart qu’il confie avoir mal vécu. Il revient pour le JDD sur les dossiers chauds qu’il transmet à son successeur.  

 

Daniel Canepa Paru dans leJDD

Le haut fonctionnaire quitte son poste le 31 décembre, amer et ému. (Jérôme Mars pour le JDD)

Pourquoi avez-vous été limogé?
Ma façon de voir les choses, c’est que Jean-Marc Ayrault veut reprendre en main le dossier du Grand Paris. Pour peser sur les choix, il veut quelqu’un de proche [Jean Daubigny, dircab’ de Manuel Valls, a été nommé préfet d’Ile-de-France mercredi]. Je pense qu’on m’écarte parce que j’ai réclamé plus de proximité avec le Premier ministre sur ce dossier majeur. Il y a un mois, je lui ai demandé un rendez-vous pour parler du Grand Paris; je n’ai jamais eu de réponse! Du coup, je lui ai envoyé un courrier vendredi pour lui indiquer ce qu’il est nécessaire de faire.

Craignez-vous que le dossier du Grand Paris Express ne soit enterré après votre départ?
Ce serait une grave erreur d’y voir un dossier partisan: l’ancien président de la République y a veillé; le nouveau président a dit l’importance qu’il y accordait. Le Grand Paris Express doit être prioritaire, car il est facteur d’emploi et de croissance pour la région capitale et pour la France. Si on ne le fait qu’à moitié, si on décide de raccourcir les voies et les trains, si on se contente de bouts de tronçons pas reliés les uns aux autres, tout risque de se déliter. Il ne faut pas détricoter le travail mené avec les élus, à commencer par les Contrats de Développement Territorial (CDT), intimement liés au Grand Paris Express. Bien sûr qu’il faut desservir Roissy, Orly et Saclay. C’est tellement évident.

Le projet coûte beaucoup plus cher que prévu : 30 milliards d'euros au lieu de 20 milliards d'euros…
Le rapport Auzannet [qui préconise de réduire la voilure et rallonger les délais] est un rapport du passé. On n’a pas de sou, donc on ne fait pas. Ce n’est pas comme ça qu’il faut raisonner. Quand on fait du saut à la perche, mieux vaut placer la barre à 3 m 50 _quitte à ne pas la franchir_ qu’à 2 m. C’est avec des objectifs ambitieux et volontaristes, c’est en mettant tout le monde sous tension qu’on obtient des résultats. N’ayons pas peur de renverser la table! Si le Grand Paris Express est terminé en 2027 au lieu de 2025, où est le problème?

«Il y a de l'argent»

Il y a quand même une réalité économique dont il faut tenir compte… Où trouvez-vous le financement?
Quand un projet est bon, on trouve toujours de l’argent. On a mis plus de 70 ans pour financer le métro de Paris; pour le Grand Paris Express, on a décidé que l’emprunt serait sur 30 ans, pourquoi? C’est sur l’ingénierie financière qu’il faut se battre. Lançons cette vaste opération, elle est susceptible de créer de la croissance. D’ailleurs, le président de la République s’est battu à Bruxelles pour avoir un pacte de croissance. Le Grand Paris Express fait partie de ces projets d’envergure européenne qui tire la croissance vers le haut. Pourquoi ne pas aller chercher de l’argent au niveau européen? Sollicitons la banque européenne d’investissement. Il y a de l’argent!

Le CDG-Express, cette ligne qui pourrait relier Roissy à la gare de l’Est, a-t-il un avenir?
Oui, si on cesse de le mettre en concurrence avec la ligne rouge du Grand Paris Express (Roissy-Pleyel). Ce projet est même indispensable. Je me suis battu contre Christian Blanc, alors secrétaire d’Etat, pour faire avancer ce dossier, qui est sur le tapis depuis 30 ou 40 ans et ne s’est jamais réalisé faute de mise en commun des moyens. Roissy est le seul aéroport international au monde à n’être pas relié à la ville centre. C’est fou! Le gouvernement précédent voulait mettre en place un Partenariat Public-Privé (PPP), mais le partenaire privé s’est retiré. J’ai donc proposé un Partenariat Public-Public, en réunissant la Sncf et la Ratp, qui se sont mis d’accord pour gérer l’opération; RFF est d’accord pour la réaliser; et ADP est d’accord pour apporter sa part de financement. Le business plan tient la route, ou plutôt les rails. Il suffit d’une décision politique pour lancer le projet.

Si vous aviez les coudées franches, quelle gouvernance du Grand Paris proposeriez-vous?
J’inciterais à créer une communauté métropolitaine européenne, dirigée par un président ou une présidente _pour lui donner de la visibilité_ et dotée de trois prérogatives: le logement, la stratégie économique et les transports secondaires (l’irrigation fine des quartiers).

«Tourner la page de 40 ans de vie, ce n’est pas facile»

Ne serait-ce pas une strate supplémentaire au "mille-feuilles administratif"?
Si on partait d’une page blanche, trois niveaux suffiraient: communal, intercommunal et stratégique. Il ne faut pas faire disparaître l’échelon municipal; tout le monde y est attaché. Quant aux autres échelons, chacun sait que si l’on décide d’en supprimer un, cela provoquerait un tollé des élus. Alors personne n’ose se prononcer. Disons qu’à l’avenir le rôle des départements peut se poser. Voilà, je l’ai dit…

N’êtes-vous plus tenu à un devoir de réserve?
Je suis désormais un homme entièrement libre dans la parole. Libre d’esprit, je l’ai toujours été.

Vous avez très mal vécu votre limogeage…
Je suis triste, oui. Tourner la page de 40 ans de vie, ce n’est pas facile. Subir le décès de sa femme et perdre son emploi la même année, ça fait beaucoup. Je dois quitter mon logement de fonction le 1er janvier au soir. Le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, m’a téléphoné mardi soir pour m’annoncer la nouvelle. Trois minutes au téléphone, la veille de Noël. "Vous pouviez vous en douter", m’a-t-il dit, sans me proposer un autre poste. La méthode est brutale. Je ne vais pas jouer l’ingénu ou le naïf: je sentais bien qu’il y avait une volonté de m’écarter. Mais le cœur peut parler aussi. Je n’ai pas l’intention d’aller quémander quoi que ce soit. J’envisage donc de me lancer dans une activité privée. Je vais monter un cabinet de consultant: je peux conseiller les entreprises et les collectivités locales dans leurs relations avec l’administration; j’ai aussi quelques compétences en matière de médiation.

Bertrand Greco - Le Journal du Dimanche

samedi 22 décembre 2012 

Publié dans Grand Paris

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